"L'ARCHITECTURE INTERIEURE" - 2013 - Ecosse -

"Structure 585" Ecosse 2013
"Structure 322" Ecosse 2012

"Structure 643" 

"Structure 608" Ecosse 2013
"Structure" 9904"
"Structure 9827" Ecosse 2012
"Structure 2581" Ecosse 2013
Structure 2331, Ecosse 2013
"Structure 1054" Ecosse 2013
Structure 2367, Ecosse 2013
"Structure 1209" Ecosse 2013
"Structure 1704" Ecosse 2013
''Structure 498'' Ecosse 2013

                                                                                             Je ne sais que préférer :

La beauté des inflexions

Ou la beauté des allusions,

Le merle sifflant

Ou l'instant d'après.

 

                                                                                                                     Wallace Stevens

                                                                                       13 Ways of Looking at a Blackbird

 

Francesca Piqueras – L’architecture intérieure. 

 

Pourquoi architecture intérieure ? Que nous disent du ressenti de l’artiste ces énormes structures d’acier en mer? Comment ces décors inhospitaliers peuvent-ils devenir une source féconde d'inspiration pour Francesca Piqueras ? Comment arrivent-ils à créer les conditions qui lui permettent de composer sa propre architecture du silence, de la lumière, de l’eau et de la rouille – une esthétique sans concession ?

Pour beaucoup, une œuvre d’art – et en particulier une photographie – doit “décrire”, raconter ou représenter quelque chose. De ce point de vue, il semblerait évident que cette série de photos – impressionnantes par leur beauté brute – mette en évidence un drame humain, une histoire qui peut être appréhendée, interprétée ou comprise. L’agression délibérée par l’Homme sur le paysage naturel ? La course incessante pour produire des machines, des poulies destinées à satisfaire des appétits sans limite ? Autant d’arguments possibles pour expliquer ces portraits : des structures gigantesques dressées comme d’énormes bêtes préhistoriques sur des eaux jadis limpides... Des instruments massifs qui prennent la lumière sur leurs flancs, qui rouillent avec le temps et les agressions de l’eau, du sel et du vent, et qui aspirent de précieuses ressources enfouies sous les eaux au risque de détruire la planète !

Mais est-ce réellement la motivation de Francesca Piqueras quand elle exécute ces portraits saisissants ? En discutant avec elle, je ne doute pas qu’il y ait un objectif affirmé dans le choix de ses sujets. Ce sont des carcasses gigantesques de bateaux échouées qui gisent le long des côtes du Bangladesh ou de la Mauritanie – dépouillées et corrodées – ou ce sont d’imposantes plateformes d’acier sur la mer d’Ecosse. L’éloquence des objets qu’elle choisit de photographier permettrait d’illustrer une ou plusieurs histoires. Cependant, je suis convaincue que ceux-ci sont tout sauf des illustrations – que le drame et la force de ses images sont à chercher ailleurs. Leur éloquence ne réside pas dans l’anecdote ou le commentaire – le récit ou la légende – mais plutôt dans la volonté de transformer le monde extérieur, de le recréer à partir d’un ordre – d’une architecture – qui va au-delà de la narration.

Il est normal que l’œil humain lutte pour connecter avec la raison – pour donner du sens aux messages laissés par d’autres, des signes créés pour insinuer ou expliquer. Depuis les peintures des grottes de Lascaux jusqu’au flot d’images dont nous dépendons chaque jour pour guider et orienter nos vies et nos actions – traverser une rue, conduire une voiture ou lire un livre – notre esprit est programmé pour interpréter et « com-prendre ».

Le pouvoir libérateur de l’Art réside précisément dans la possibilité de contester cette lutte – d’exprimer sans expliquer, d’inciter sans signifier. C’est ici, dans cette conjoncture critique, ou l’objet délaisse l’anecdote – l’obligation de relayer ou de rapporter. Et ce faisant, il retrouve la liberté de vibrer à un niveau où la compréhension cède à la transmission, où l’explication laisse place à l’inspiration.

Dans ces photos il est, bien sûr, tentant de se focaliser sur la beauté abstraite de la lumière, de la couleur et de la texture – sur le reflet étonnant du soleil sur l’eau ou l’intensité dramatique du ciel écossais. Mais ce n’est pas, à mon avis, le propos de ces images. Elles sont, au contraire, cadrées soigneusement pour contourner l’anecdote et le simple plaisir de l’œil. 

Voilà, donc, le territoire de Francesca Piqueras – l’architecture intérieure qu’elle construit et transmet à travers ses photographies. Ses œuvres vibrent avec l’essence même de l’aventure. Mais c’est une aventure singulièrement personnelle et sérieusement rigoureuse. Elle est en quête de paysages inhospitaliers et de sites lointains, en un véritable rituel de purification. Non pas un voyage vers quelque chose, mais plutôt un éloignement du monde banal, du monde ordinaire. 

Comme il en va du merle de Wallace Stevens, ce n’est pas tant la question du sujet, que la façon de percevoir – non pas la qualité de l’image mais la beauté de la suggestion. Voilà le pouvoir subtil de Francesca Piqueras : transmettre une sensation qui est encore plus séduisante dès que l’on détourne le regard.

 

                                                                                                                                             Christine GRAVES - Avril  2013 -

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© Francesca Piqueras Photographe